"Les folies sont les seules choses qu'on ne regrette jamais." (O. Wilde)

"Les folies sont les seules choses qu'on ne regrette jamais." (O. Wilde)
Alors que je passais sur mon blog par hasard je me suis dis « et si j'écrivais?». Je n'ai que ça à faire de toute façon. En fait non, je pourrais préparer mon exposé que je dois tenir demain mais j'avoue que je ne prends pas ce travail trop à coeur. Exercice répété mille et mille fois depuis le CP. Ça passe ou sa casse, on s'en remettrait presque à la fatalité.

Je ne sais pas si ça vous le fait aussi parfois, mais j'ai l'impression ces temps-ci que mes études, et ma vie en générale, ne reflètent rien d'autre qu'une vaste mascarade. D'être une mauvaise actrice destinée à jouer un rôle qui ne lui convient pas.

Tous les matins on met un masque, on frappe trois coups comme au théâtre, le rideau s'ouvre et on sort avec plus ou moins de talent les répliques attendues par notre entourage. Rien d'étonnant, pas de place pour l'improvisation (cette idée même d'improviser, de se lancer dans le vide au risque de foutre la pièce par terre nous fait trembler), tout est écrit.

Vous me direz « ouh, ça sent le blues! ». Même pas. J'ai du faire trop de sociologie car je me considère moi-même comme un objet d'étude. J'adopte le regard froid et distancié de celui que la condition humaine ne semble pas concerner.

Pensez donc! Sociologie de la culture, sociologie de l'Etat, sociologie des organisations, sociologie des médias, sociologie des politiques publiques... A quand la sociologie des chiures de mouches?

Un objet d'étude, donc. Une marionnette qui se demande encore quel est le salopard qui tire ainsi sur ses ficelles. « Je veux aller à droite! ». Non, Gepetto a décidé que la marionnette ira à gauche et la poupée de bois n'aura d'autre choix que d'obéir. Elle pourrait couper ses fils aussi. Mais même les gestes qui lui sont nécessaires pour commettre un tel acte sont contrôlés par Gepetto. Nulle issue donc.

«Ça y est, elle débloque! »

Non. Jamais après 21 heures.

Ces dernières années, dans le théâtre de ma vie, il y a eu quelques ratés. Bon, hein, on ne va pas dramatiser, il y en a eu dans tous les théâtres. Mais enfin certains acteurs ont quitté la pièce, et sans révérence en plus, ce qui est gênant vis-à-vis du public. Non, franchement, ça ne se fait pas.

La prochaine fois, je ferai plus attention au casting et je ne laisserai pas n'importe quel idiot en habit arlequin venir polluer MES planches de ses grosses savates.
Je vous préviens, je serai discriminante: les muets, dehors! Je veux des gens qui disent ce qu'ils pensent. Les bavards, dehors! Je veux des gens qui pensent ce qu'ils disent. Les grosses voix, les hâbleurs, les bécasses, les sportifs, les matheux, les machos, les fascistes, les cerveaux vides et les penseurs creux, dehors!

Et je sens que Don Quichotte n'a pas fini de distribuer des tentes Décathlon: beaucoup de gens se retrouveront à la rue.

Malheureusement pour moi et heureusement pour le reste de l'humanité, il m'est impossible de supprimer tous les visages qui m'horripilent.
Par contre le mien, parfois, il m'arrive de l'oublier.

Si, c'est vrai, d'abord! Vous connaissez cette sensation de se réveiller le matin et de ne plus savoir très bien où on est? On regarde le plafond, les murs, les meubles et puis pouf! ça nous revient. Ou pas. Mais alors là, c'est grave.

Lorsque je me réveille le matin, il m'arrive de ne plus savoir où je suis, ce qui est une chose, mais de ne même plus savoir QUI je suis, ce qui en est une autre.
Ne plus savoir qui on est signifie ne plus savoir si on est un homme ou une femme (oui, ça va jusque là), quelle est notre situation familiale (nombre de frères? Soeurs? Parents divorcés ou en couple?), si on est amoureux, quel est notre passé et ce que l'on est censé faire de notre vie. C'est-à-dire ce que les autres attendent de nous.

Ça dure quelques secondes, ou minutes, je ne sais pas. En tout cas, les secondes semblent bien longues lorsqu'on ne sait plus qui on est. C'est flippant. Flippant, mais grisant aussi car lorsqu'on perd son identité, rien ne nous empêche d'en prendre une autre... de se tailler un costume sur mesure... plus brillant, mieux coupé...

Mais le cerveau humain, quoi qu'on en dise, a peur de l'inconnu. Alors, bon gré mal gré, il travaille dare dare pour récupérer les infos manquantes. Et il se pose consciemment les fameuses questions philosophiques: qui suis-je, où vais-je, à quoi sers-je? Et parce que c'est le matin et qu'il vient juste de s'allumer, il y répond le plus simplement possible: femme, Cécile, 21 ans, en couple, étudiante, brouillée avec... amie avec...projets...
Et dare dare toujours, il rembobine le passé: engueulades, angoisses, joies, craintes,surprises, rancunes, erreurs, espoirs...

Objectivement, je pense qu'on peut dire que ce processus est rapide; je ne passe pas des heures à tourner en rond dans ma chambre à me demander qui je suis. Mais coincez-vous le doigt dans une porte, et les secondes vous paraîtront des siècles...

Et je me dis, aujourd'hui mon cerveau récupère sans mal toutes ces données. Mais demain? Que se passera-t-il si tout disparaît et que rien ne revient?

Ça m'étonnerait fort que le problème s'arrange en vieillissant.
Ma mère, qui est alarmiste, parle de schizophrénie.
Et alors? C'est pas un scoop, on est tous schyzophrènes. Regardez Dr Jekill... il est connu dans le monde entier. Relisez le Horla, de Maupassant. Ce n'est pas de la schizophrénie, ça, peut-être?
Oui bon d'accord, mes exemples sont un peu rudes car tout le monde se suicide à la fin.

Mais si la schizophrénie n'était pas de la folie? Je veux dire, j'ai côtoyé pas mal de schizophrènes dans le cadre de mon job d'été, mais leur problème à eux, ce qui faisait qu'ils étaient coupés du reste de la société, c'était leur violence et le fait qu'ils étaient mentalement retardés.

Je ne pense pas être mentalement retardée. Je ne pense pas non plus être violente même si quelques gestes brusques m'échappent parfois (mon copain s'est pris quelques baffes. Une seule, en fait. Il peut témoigner en tant que victime, mais il pourra difficilement remettre en cause ma lucidité au moment de l'acte).

Si le schizophrène, c'est juste l'acteur qui se retire d'une pièce pour en jouer une autre? Dans le calme, sans violence, et quelque part, en toute lucidité. Quoi de plus naturel? Quoi de plus sain?
Si la schizophrénie, c'était juste changer de vie? Ne rêvons-nous pas tous, au fond, d'être schizophrène? Alors pourquoi s'alarmer si la vie ne nous en laisse pas le choix?

Si la schizophrénie nous permettait d'accomplir toutes les folies que l'on a toujours rêvé d'accomplir sans jamais oser car notre bonne éducation nous pousse à entreprendre ce que l'on attend de nous. Tant que l'acteur a un rôle à jouer, il a un public qui l'écoute, et qui peut, au choix, l'applaudir ou le huer. Nous rêvons tous d'être applaudis, alors nous respectons notre rôle.

Mais si nous oublions le scénario, le masque, le décor et les costumes? Si nous oublions carrément qu'une représentation doit se tenir et qu'un public nous attend?...

Alors, quoi de plus beau que l'impro?...
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# Posté le mardi 03 novembre 2009 16:25

Modifié le mardi 03 novembre 2009 16:42

The only way to get rid of a temptation is to yield to it. (O. Wilde)

The only way to get rid of a temptation is to yield to it. (O. Wilde)
Le blanc a pour opposé le noir.
Le bien a pour opposé le mal.
La paix a pour opposé la guerre.
L'étudiant a pour opposé l'argent.

...et plus particulièrement l'étudiante. Ce qui est bien dommage vu que l'étudiante n'aime rien tant que faire un peu de shopping. Si vous le voulez bien, suivons la un moment.

L'étudiante fait des stages à l'étranger, soit parce qu'elle le veut soit parce qu'on l'y oblige, et lorsqu'elle se déplace elle opte volontiers pour les pays chauds, les Tropiques si possible (l'étudiante est exigeante). Hélas! Les meilleures choses ont une fin, et lorsqu'elle doit de nouveau affronter les hivers rigoureux de son pays natal, elle se rend compte qu'elle a passé plus d'un an sans mettre un pull (16 mois tout rond: l'étudiante est précise) et que ces derniers ont déserté son placard.
Dans ces conditions, et bien qu'elle soit plus volontiers fourmi que cigale, l'étudiante décide de mêler l'agréable à l'utile et de s'offrir une séance de shopping pour se fournir en pulls et en hauts à manches longues.
Avant de quitter pour quelques heures son si chaleureux 9m2, l'étudiante fait ses comptes: aïe, les finances sont déficitaires, l'étudiante dépense plus qu'elle ne touche mais heureusement, se dit l'étudiante (car l'étudiante est optimiste), un joli petit pactole de dons liés à Noël et aux anniversaires a été accumulé durant de nombreuses années, et l'étudiante a de quoi voir venir.

Néanmoins, scrupuleuse et peut-être légèrement pingre, l'étudiante dresse le bilan:

-*** euros dépensés en frais médicaux et en médocs non-remboursés par la sécu, car l'étudiante anémique souffre d'hypotension et les médicaments prescrits dans ce cas sont qualifiés de « médicaments de confort » et non remboursables. L'étudiante a fulminé devant la pharmacienne honteuse et incompétente. Et son poing sur la gueule, c'est confortable?
(et pour ne plus avoir à acheter ce genre de médocs, l'étudiante carbure à l'antésite depuis des mois -à l'antésite, pas à l'absinthe, faut pas confondre! Ce breuvage qui est en fait du concentré de réglisse a le don d'accélérer le rythme cardiaque à court terme)

-*** euros dépensés en frais de transport

-*** euros dépensés en nourriture: le médecin lui a recommandé le poisson et l'étudiante avait sagement opiné, ne sachant pas combien coûte un poisson. Elle le sait à présent et comprend pourquoi tant de jeunes s'orientent vers le McDo.

- *** euros dépensés pour l'achat d'un ordinateur portable, le précédent s'étant mal remis d'une pluie diluvienne (les Tropiques, toujours). L'étudiante devra faire attention, car le nouveau non plus n'est pas waterproof.

-*** euros dépensés pour l'achat d'un billet A/R vers les Tropiques, sans son ordinateur. D'un geste décidé, l'étudiante raye cette dépense de sa liste, considérant qu'elle ne compte pas (elle a travaillé cinq semaines dans ce but là, justement, et c'est d'ailleurs son boulot qui a épuisé ses forces).

De plus, l'étudiante doit prévoir d'autres achats: les cadeaux de Noël approchant, inévitables. Les cadeaux d'anniversaire des prochains mois, pas plus évitables. Son rendez-vous chez le dentiste qu'elle n'a toujours pas fixé. Les livres que lui recommandent ses profs. Ses séances chez le psy, car l'étudiante, cédant aux insistantes pressions de son entourage s'est (enfin!) résignée à aller consulter. Manque plus qu'à trouver un psy, le temps d'aller voir un psy puis l'argent pour aller voir un psy. C'est presque dans la poche, en somme.
Et l'étudiante a décidé de se mettre au sport: elle a opté pour la natation. Manque plus qu'à trouver le chemin qui mène à la piscine et l'argent qui permet d'y entrer.

L'étudiante se souvient d'une citation d'Oscar Wilde (l'étudiante est lettrée): Ceux qui ne vivent pas au-dessus de leurs moyens souffrent d'un cruel manque d'imagination. Et cette citation la réconforte.

Alors, pour se prouver qu'elle a de l'imagination, l'étudiante a pris un certain nombres de dispositions:

-L'étudiante a lu dans un journal qu'1/5 des étudiants ont un job. L'étudiante fera bientôt partie de ceux-là si l'entretien d'embauche qu'elle doit passer le 6 novembre prochain abouti. Elle se demande néanmoins qui sont les 4/5 étudiants restants: des gens en double cursus, probablement.

-Elle a depuis longtemps renoncé à avoir une voiture qu'il faudrait entretenir puis nourrir d'or noir: il en résulte que l'étudiante n'a jamais moins conduit que depuis qu'elle a le permis.

-L'étudiante s'est mise à vendre certains de ses effets personnels

-L'étudiante a arrêté de consommer de la viande depuis belle lurette

-L'étudiante se rend plus volontiers dans les magasins de grandes distribution plutôt que dans ceux de proximité, trop chers à son goût.

-L'étudiante consomme les produits ayant passé d'un jour ou deux la date de péremption, ils sont bien moins chers

-L'étudiante est bien sûr dotée de la carte du magasin

-Elle surconsomme les pâtes.

Cette liste là la rassure et l'étudiante part acheter ses pulls.

Dans la boutique, l'étudiante touche à tout, regarde tout avec l'espoir de rester raisonnable. Pour cela elle se dit que si les fringues ne lui plaisent pas à 100%, elle ne les achètera pas.

Tout naturellement, l'étudiante pose beaucoup de questions aux vendeuses qui se demandent qui est cette grosse vache à lunettes qui interrompt leur léthargie en leur posant des questions malvenues pour savoir si une taille 3 équivaut à du 40 ou si, dans un cas ou les boucles d'oreille sont vendues par trois, il n'y en n'a que 2 car une paire a été volée, que font les vendeuses? Ajoutent-elles une paire ou réduisent-elles le prix? Les vendeuses grommellent mais l'étudiante n'en a cure: les questions qu'elle pose font partie de sa déformation estudiantine, et pour peu que l'étudiante soit à Sciences Po, elle a l'habitude de se prendre la tête pour pas grand-chose (d'autant plus qu'elle n'a nullement l'intention d'acheter lesdites boucles d'oreille). Mais pas les vendeuses, qui boudent.

D'ailleurs, pourquoi l'étudiante a-t-elle choisi d'effectuer ses achats dans ce magasin ou les fringues ne sont pas terribles et les vendeuses pas si sympas? Car pour 3 articles achetés, le troisième est à 1euro. Soucieuse de ne pas trop malmener son porte-monnaie, l'étudiante est à l'affut de toutes les bonnes affaires.

Une fois dans la cabine d'essayage et au fur et à mesure qu'elle enfile pulls et sous-pulls, l'étudiante commence à regretter son amour déraisonnable du chocolat. Dans un coin de sa tête des projets de régimes draconiens commencent à se former.
Mais halte-là! se ressaisissant soudain et relevant le menton, fière et orgueilleuse (et peut-être quelque peu féministe sur les bords), l'étudiante se dit que ce n'est pas aux corps des femmes de changer pour s'adapter aux habits, mais aux habits à être taillés pour s'adapter aux corps des femmes. Une femme normalement constituée et en bonne santé a une poitrine, un ventre, des hanches, des cuisses et des fesses et l'étudiante est prête à le revendiquer. Honte aux tailleurs et minables stylistes, certainement eunuques, qui l'oublient!

Tout en se promettant de ne plus se laisser déstabiliser par de vulgaires morceaux de tissus destinés à l'usage de mantes religieuses ou de poupées anorexiques, l'étudiante se met à la recherche d'autres habits dans lesquels pourrait flotter librement sa bedaine.
Retour à la cabine d'essayage. Eurêka, c'est la gloire! Tout lui va.
Oscar Wilde écrivait: Il y a deux grandes tragédies dans la vie. La première, c'est de ne pas obtenir ce que l'on veut. La deuxième, c'est de l'obtenir.
Une fois de plus, l'étudiante se rend compte du bien fondé de cette phrase et de la sublimissime spiritualité de son auteur.
Car pour en revenir à son cas, il est frustrant de ne trouver aucune fringues à sa taille. Et il est ensuite frustrant de ne trouver que des fringues qui lui vont. Car devant l'impossibilité de tout acheter, l'étudiante va devoir faire des choix.
Oh situation cruciale et instants décisifs! Que n'est-elle millionnaire! Et l'étudiante repense à tous ces enfants vêtus de guenilles, les pieds dans la poussière, n'ayant que le ciel pour toit et du riz pour repas. Sauf que, à ce moment-là, en soutien-gorge devant le miroir de sa cabine, elle s'en fout complètement.

Alors que l'étudiante s'inspecte de long en large (surtout en large, pour ce qui la concerne), de face et de profil (de dos, c'est compliqué), l'étudiante s'interroge: « J'ai 60. Est-ce que je fais 50? » (De toute évidence, l'étudiante ne fait pas référence à son âge, mais à son poids).

De passage à la caisse, l'étudiante opte pour le chèque avec l'espoir inavoué que celui-ci s'égare et ne soit jamais encaissé.

L'étudiante déambule dans la rue, pensive. A quoi songe-t-elle ainsi? Au grand amour qu'elle a trouvé ou qu'elle recherche encore? A pas d'amour du tout mais plutôt aux citations cyniques du grand Wilde, à la grisaille des rues de sa ville, à ses exams et son mémoire, aux sorties qu'elle planifie, à sa situation financière ou au prix Nobel d'Obama? Nul ne sait. Toujours est-il que des automobilistes étonnés voient passer devant le pare-brise de leur voiture une étudiante au regard rêveur qui ne s'est pas rendu compte que c'est rouge, pour les piétons.

« Nous sommes tous dans le caniveau, écrivait Wilde. Mais certains d'entre nous ont le regard tourné vers les étoiles.»

# Posté le mardi 20 octobre 2009 04:29

Modifié le dimanche 25 octobre 2009 07:44

Rock And Roll

Rock And Roll
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# Posté le mercredi 14 octobre 2009 10:22

Dreams, in my reality...

Dreams, in my reality...
photo: "Le Procès", film d'Orson Welles

Coucou, me re-voilou.

Voilà deux semaines que j'ai repris les cours. Est-ce dur? Non. Je dirais que, disposant de 4 jours de week-end chaque semaine, j'ai connu situation plus délicate.

Ce qui est dur, c'est de retrouver, après un an passé à l'étranger, une foule de choses qui n'ont pas changé. Comme si, parce qu'on a soi-même évolué, on s'était attendu à ce que tout autour de nous en ait fait de même. En fait, on se serait attendu à n'importe quoi; la France plongée dans une sanglante guerre civile, l'IEP complètement écroulé (et vu l'état des locaux, ça n'aurait pas surpris grand monde), Sarkozy assassiné et les étudiants en Droit militants pour l'Aget. Vraiment, on aurait pu tout gober, tout avaler, on aurait accepté n'importe quelle transformation sans pour autant remettre en question notre intégrité mentale.
Ce qui est plus difficile à accepter en revanche, c'est de re-fréquenter les lieux qu'on fréquentait déjà « avant », de faire les mêmes parcours et les mêmes chemins, d'entrer dans les mêmes amphithéâtres dégradés et de nous rasseoir aux mêmes places pour écouter discourir les mêmes profs; d'intégrer la même cité universitaire et de retrouver, geste par geste, d'anciennes habitudes comme si tout ce qu'on avait vécu entre deux années n'avait été qu'un trou, un coma, une parenthèse. C'est dans ces moments-là qu'on se sent devenir fou. Lorsqu'on entre dans le même casino pour acheter les mêmes produits, et que la femme qui tient la caisse n'a pas changé, pas même pris une ride; son chignon de cheveux noirs penche toujours de travers et elle nous rend la monnaie avec le même regard vide. Elle allonge le bras pour ajuster une mèche de cheveux; on part un an à l'étranger et lorsqu'on revient, son geste un temps suspendu ne fait que retomber. A croire que partir un an et revenir ensuite, c'est comme cligner des yeux.

En ce qui me concerne, j'ai quitté la France bien avant d'intégrer l'IEP ; je pense n'en avoir jamais parlé sur ce blog mais j'ai vécu deux ans en Irlande avant de poursuivre mes études en France. Déjà à l'époque, je m'en souviens, le retour avait été rude. Après deux années passées en famille d'accueil (trois familles au total, dont une obèse alcoolique qui m'a beaucoup marqué), il avait été particulièrement compliqué de réintégrer ma famille. Sous-entendu la vraie. Celle qu'on ne choisit pas. La biologique. Retrouver ma place auprès de mes s½urs et reconsidérer mes parents comme... des parents, qui ont un droit de regard sur ce que je fais et où je vais.
A dire vrai, je n'y ai jamais réussi; mes rapports avec mes s½urs n'ont plus jamais été les mêmes et les engueulades de mes parents me font autant d'effet que du café déca. Pour ma famille et pour moi, il y aura toujours un avant et un après ma vie en Irlande.
Ceci dit, les difficultés d'alors posées par mon retour n'étaient pas les mêmes; je ne dis pas qu'elles étaient moindres. Elles étaient différentes, c'est tout. J'ai quitté la France à l'âge du lycée, mineure et sans diplôme. J'y suis revenue majeure avec le bac. Je n'ai donc jamais eu à réintégrer les mêmes locaux, ni à fréquenter exactement les mêmes gens, ni même à revivre avec mes parents dans le même village. Je quittais donc l'Irlande, certes, mais je venais en France pour construire quelque chose de nouveau.

J'avais changé, je le savais, et j'étais bien décidée à le faire savoir; ainsi les proches qui ont sciemment occulté mes deux années de liberté, liberté chérie, et qui se sont comportés comme si ce qui était à l'époque les deux plus belles années de ma vie n'avaient été qu'un leurre, je me suis définitivement brouillée avec eux. On m'accepte avec mon passé, ou on ne me parle pas. Heureusement, ils étaient peu nombreux. Malheureusement, ils me touchaient de près.
L'estime de soi exige des sacrifices.

C'est en cela que la situation est différente aujourd'hui: je quitte le Cambodge, un passé qui m'est cher, mais ne fonde rien de neuf. Je reprends juste le fil de ma vie là où je l'avais laissé en partant. Et je vois les gens de mon année reprendre également le leur et continuer tranquilou à dérouler leur pelote.

Ma routine est donc retrouvée, et pour le moment je ne vois pas motif à m'en réjouir; cependant, il y a une nuance d'avec ma vie d'avant. La même nuance qui existe entre la brise et la bise. Ça reste toujours du vent, mais sa force change, son intensité s'accroît.

Il y a Samol, héros des aventures précédemment comptées, qui même absent, demeure. Deux jours ne se passent pas sans que je l'ai au téléphone. Comment paie-t-il sa facture ? La vie a ses mystères.
Et comme j'ai beaucoup parlé de lui, il me semble justifié de vous transmettre de ses nouvelles.
Il y a quelques mois, il a passé son bac avec succès (enfin le diplôme qui, là-bas, s'en approche). Contrairement à son projet de départ, il n'a pas intégré l'université: il a préféré s'acheter un tuk-tuk pour poursuivre son boulot de guide, et s'est associé avec un hôtel. Il apprend le Français car son rêve est de faire ses études en France ; ceci afin d'obtenir des diplômes valables dans n'importe quel pays. Je pense qu'il a peu de chances d'y parvenir, mais Samol entretient assez d'espoir pour deux.
Evidemment, n'ayant jamais entendu parlé ni d'Hortefeux, ni de Besson, il ignore tout du racisme de notre gouvernement, et même si j'ai tenté de lui expliquer combien il est facile de se retrouver en situation irrégulière en France et comment les étrangers sont traités dans ces cas-là (comme des délinquants de la pire espèce, je vous le dis pour l'avoir vu), mes paroles ne l'ont pas ému. Que voulez-vous: pour lui, la France est un pays riche où les droits de l'homme sont respectés. J'en viens presque à espérer qu'il ne franchisse jamais la frontière de notre si beau pays, afin qu'il puisse, en toute bonne conscience, entretenir ses illusions.

Mais il m'a demandé de l'aider dans ses démarches. Et bien sûr, j'ai accepté.

Où faut-il aller pour régulariser sa situation, lorsqu'on est un étranger séjournant en France?
A la Préfecture.
Jouant le rôle de l'étrangère, j'y suis donc allée.

Je ne pense pas que Kafka ait visité la Préfecture de la Haute-Garonne avant d'écrire une de ses ½uvres les plus connues, Le Procès, mais franchement, il aurait pu. J'aurais bien vu l'adaptation cinématographique d'Orson Welles avec Anthony Perkins et Romy Schneider tournée dedans. Mais si, allons, Le Procès, bande de bac S et ES! Der Process en Allemand, ce qui signifie aussi «le processus»: l'histoire de ce type appelé M. K qui se fait arrêté par les flics un beau matin, sans savoir pourquoi. Et tout au long du livre, il cherche à comprendre pourquoi il est coupable ainsi que les motifs de son arrestation. Au final, il meurt exécuté comme un con, sans n'avoir rien compris à son histoire. L'aspect philosophique du truc, si vous voulez, c'est de tenter d'expliquer pourquoi, souvent, dans la vie, on se sent coupable sans être fautif, et pressurisé par un pouvoir invisible et haut placé, un Etat tentaculaire et dictatorial qui broie l'homme et le noie.

La Préfecture de la Haute-Garonne, c'est un peu ça.

Déjà, elle est super bien située: rue Saint-Anne, pas loin de l'énorme Monument aux Héros morts pour la France. Il paraît qu'on érige ce genre d'édifice colossal pour s'en souvenir, mais franchement, qui prend le temps de lire tous les noms qui y sont inscrits? Je veux dire, mis à part le 14 juillet? Et il y en a tellement! Les morts de la guerre de 14-18 qui, comme elle était la « der des der » a aussitôt été suivie de celle de 39-45: or, comme il restait de la place sur le marbre et que tous ces espaces vides (si peu nombreux, pourtant) ne faisaient pas joli, on a clôturé avec deux autres guerres: l'Indochine et l'Algérie, afin sans doute que les murs de l'édifice soient ornés d'inscription de tous les côtés. Souci d'esthétisme, vous comprenez. Prions pour que les pouvoirs publics n'y trouvent plus d'espaces blancs à remplir!

(ça y est, il y a une chanson d'Eddy Mitchell qui me trotte dans la tête. Ce qui n'a strictement rien à voir avec ce qui nous occupe, je vous l'accorde.)

Pour se rendre à la Préfecture, donc, il faut passer à côté du Monument A Nos Héros (et franchement, là où ils sont, être des héros leur fait une belle jambe). Je suis peut-être naïve, mais si j'incarnais l'Etat français (et ça ne saurait tarder), j'aurais carrément honte de tous ces gens tués pour la nation. Mais en France, non, on le revendique. On exhibe nos morts comme une fierté, et plutôt que qualifier nos politiques d'assassins, on fait passer leurs victimes pour des héros.

Comme un caddy d'grande surface,
quand j'sers plus tu m'laisses sur place
J'suis comme un objet trouvé
Que t'oublies de réclamer...
(Eddy, ta gueule!)

La Préfecture, on y arrive, n'ouvre qu'à 9 heures, mais à 8h30 il y a déjà du monde. Des étrangers, surtout, qui attendent l'ouverture des portes à la queue leu leu. On s'aperçoit de suite que la plupart sont habitués à se trouver là; ils discutent patiemment, confiants en la bonne volonté de l'administration française. Tandis que moi, je trépigne. Et je pense à M. K qui, à chacune de ses démarches pour prouver son innocence devant l'administration et la justice, devait attendre son tour. Je trépigne encore plus lorsque je m'aperçois qu'à 9h10, les portes ne sont toujours pas ouvertes. Non mais pour qui (ou quoi) nous prend-on? Un horaire est un horaire et 9h, ça n'est pas 9h10. Surtout lorsqu'il y a une foule de gens qui attendent dehors. Surtout lorsqu'on incarne l'Etat Français. Même pas fichus de faire preuve de rigueur et de droiture. Quelle honte!

... faut investir dans l'looser,
Ça peut prendre de la valeur...


Enfin, les portes s'ouvrent, et la file jusque là bien formée se décompose et pénètre en vrac dans le grand hall d'entrée. Alors lorsqu'on entre, on voit des panneaux dont la flèche pointe à gauche, des panneaux dont la flèche pointe à droite, d'autres dont la flèche pointe vers le fond, un guichet et derrière une guichetière qui ne s'assoit jamais et qui contemple les gens aux figures exotiques qui lui posent des question d'un air de lointaine commisération, du genre « toi t'es bon pour le prochain charter. » Pas très sympathique, en somme, mais c'est peut-être la fonction qui veut ça, je ne sais pas.

Comme un produit d'grande surface,
Périmé, je cède la place,
J'suis offert, parachuté,
Aux pays sous-développés...


Est-ce que l'Etat Français qui ouvre avec 10 minutes de retard ses portes aux gens qui ont foi en lui peut être incarné par un sourire? Je me le demande.
Sont présents également les distributeurs de tickets qui nous exhortent à la patience en nous assurant que:
1°) Nous avons pioché le numéro 481
2°) Il n'y a que 54 personnes devant nous

C'est alors que, profitant de cet instant de recueillement qui nous est offert, nous contemplons avec des yeux ronds les affiches clouées aux murs de la Préfecture sur lesquelles on peut lire «l'Etat tout près de chez vous» sans savoir ce qu'est censé provoquer en nous ce slogan: sécurité ou terreur?
Dans le doute, une seule certitude: les publicitaires se sont loupés!

Faut m'donner!! De quoi rêver!!
J'suis pas un légume surgelé
Ni assistéééee...


Une employée passe dans la rangée des immigrés (la mienne), pour que nous lui expliquions en termes clairs ce que nous foutons là.
Arrivée à mon tour, elle me lance un regard terne qui trahit un désintérêt total.
-Vous êtes là pour une extension de séjour...
C'est plus une assertion qu'une question, et malgré moi je souris. Mon séjour légal en zone française est à durée illimitée et cette attente interminable n'est pas pour moi, ce qui étrangement la rend plus supportable. Cette attente, je l'ai choisie. Je peux déserter les lieux sur le champ sans que cela n'affecte ma situation personnelle.
Et je me rends compte que ma chance est inouïe comparée à celle de tous ces gens qui piétinent. Mais qu'ai-je fait pour disposer d'un tel privilège par rapport à eux, obligés de renouveler leur titre de séjour jusqu'à plus soif, sans cesse préoccupés par la peur de laisser passer la date de validité (aucun courrier n'étant envoyé pour la leur rappeler). Et alors là, mon Dieu! Si la date est passée ne serait-ce que d'un jour... c'est la descente de police matraques au poing et menottes dans les poches...

Qu'ai-je fait, donc, pour mériter pareil privilège?
Je suis née à Marseille.
Ça aide.
Je suis privilégiée, et je n'y suis pour rien.
Et je me sens un peu coupable sans trop savoir pourquoi. Comme M. K.

Faut m'donner!! De quoi rêver!!
J'ai droit à ma part de bonheur
J'ai des goûts simples, j'aime que le meilleur...
M'essayer veut pas dire m'adopter!


Histoire de ne pas user mes os en pareils lieux, je rappelle l'employée:
-Je suis Française. Je viens pour un ami qui voudrait venir en France, et pour connaître les démarches à suivre...
Et pour faire bonne figure, je lui affiche mon plus beau sourire orné de mon plus beau rouge-à-lèvres, ce qui fait beaucoup de belles choses à la fois.
La femme me regarde un moment sans rien dire, comme si la situation était particulièrement burlesque.
Devant son attitude figée, j'ai hésité:
Ai-je dit «Bonjour, je me présente, agent ZX1022 mandaté par la planète Zörg pour enquêter sur les us et coutumes des sociétés terriennes. J'aimerais savoir quelle est cette manie que vous avez, dans tous les pays de cette planète, à demander aux gens de brandir des petits morceaux de papiers pour pouvoir circuler sur cette Terre qui est aussi la leur? Votre réponse sera transcrite en Zörgien puis incluse dans un rapport que je soumettrai à mon supérieur hiérarchique, le commandant ZX3447. Merci pour votre collaboration. Terminé.»

Ai-je dit: « Les mains en l'air, que personne ne sorte et que personne ne bouge! (cris de terreur en bruits de fond) Ceci est un hold-up, bande de glands cravatés! Mais comme j'suis pas une naze et que j'sais qu'les caisses de l'Etat sont vides, comme dit le nain, là... ben j'vais pas vous demander d'la tune, quoi! Non, tout c'qu'je veux, c'est un passeport avec un visa dedans, et un permis de séjour pour 10 ans! Bouge tes fesses, gonzesse, j'veux ça en vitesse! Et le premier qui chiale, j'le bute! Parce que ça fait des années que vous nous empêchez d'aller où l'on kifferait d'être, et d'accueillir nos chums noirs ou bridés chez nous! Vous nous confisquez tous les jours le droit le plus élémentaire: celui d'aller où l'on veut et d'être avec ceux qu'on aime! Et c'est pas un crime de voler les voleurs, alors si vous appelez la police, autant que vos potes les keufs ne fassent pas le trajet pour rien... j'bute tout l'monde! »
Non, non, je suis restée très smart, je trouve.
Enfin, la femme a daigné me répondre:
-Il viendrait en qualité de quoi?
-Etudiant.
Et bla bla paperasses. Et bla bla inscriptions. Et bla bla Consulat.

Je suis sortie de là, mon thermomètre moral interne affichant moins quelque chose. Mais plus tard au téléphone, Samol ne se démonte pas: « ne t'inquiètes pas, je vais faire tout ça. »
Ou alors, lorsque je retournerai au Cambodge l'été prochain, c'est moi qui resterai là-bas. J'y crois à peine, mais bon...

Faut m'donner!! De quoi rêver!!

# Posté le vendredi 02 octobre 2009 06:05

Modifié le vendredi 02 octobre 2009 06:24

Les hommes naissent libres et égaux, mais certains sont plus égaux que d'autre -G. Orwell-

Les hommes naissent libres et égaux, mais certains sont plus égaux que d'autre -G. Orwell-
3ème hic :

Un mercredi, nous apprenons qu'un concert de country gratuit a lieu le soir même dans l'église de Sainte-Marie-De-Campan. Emilia, Claire et moi décidons d'y conduire les vacanciers (sans le Grand Manitou, qui gardait la maison). Juste avant de partir, Claire nous dit en rigolant :

-T'imagines, si c'est le type du moulin qui donne le concert !

Ah, ah- ah, ah-....Oops !

Ça n'a pas loupé : à 21 h à l'église, c'est Vercingétorix qui chantait.

Tant pis, nous nous sommes dit. Et nous avons fait entrer nos vacanciers dans l'église. Sitôt installés, le type du moulin se plante devant moi, l'½il furibard, et ignorant mes compagnons handicapés assis tout près de moi, il me lance :

-Qu'est-ce que vous faîtes là ? Je ne vous ai pas invité, et c'est une soirée privée ! Sortez d'ici !


Face à son visage furieux et à ses mots blessants, mes neurones ont aussitôt cessé de faire des connections. Je suis restée là, interdite et stupide et ne réagissant pas face à une telle discrimination. J'étais partagée entre l'envie de lui renfoncer sa moustache dans les narines, mais il y avait les vacanciers et je ne souhaitais pas faire une scène devant eux, par peur qu'ils ne réalisent le rejet dont ils étaient victimes. Mais je ne souhaitais pas non plus rester assise sans rien dire.

En cas de détresse, composez le 3615 Grand Manitou. Ce que j'ai fait.

-Bon, me dit-il. Pour commencer, assure-toi qu'il ne s'agit pas d'une soirée privée. Si l'entrée est libre, tu restes, et s'il insiste pour vous virer, tu lui rentres dedans et tant pis pour la sensibilité de nos protégés !

Après avoir éteint mon portable, je tapote l'épaule d'un type assis devant moi.

-Excusez-moi monsieur, c'est une soirée privée ici ?

-Ah non, non, l'entrée est libre !

-Ah bon, parce que le gars qui donne le concert m'a dit...

-Oui, j'ai entendu ce qu'il vous a dit. Au début j'ai pensé qu'il rigolait, mais en fait, non, il n'avait pas l'air de rigoler !

-Il rigolait d'autant moins que ce n'est pas la première fois que nous avons affaire à lui...

Et me voici en train de raconter aux spectateurs peu nombreux les antécédents de la vedette du soir. Gniak, gniak, vengeance !
Les bien-pensants auxquels j'ai affaire adoptent un air justement indigné, ce qui ne les empêche pas de dévisager mes compagnons avec une certaine hauteur.
En attendant, Vercingétorix commence son concert.

Nous autres animatrices, n'avons jamais applaudi. Les vacanciers, si, car ils ne se doutaient pas...

Entre deux chansons, de la parlote.

Extrait : « La musique, il faut qu'elle soit pure, il ne faut pas mélanger les styles. En règle générale d'ailleurs, il faut savoir éviter les mélanges. Je trouve qu'en France, on se mélange trop... »

Allemagne, 1939 ? Non, France, 70 ans plus tard...




photo : Claire et Emilia

# Posté le jeudi 17 septembre 2009 17:14