photo: "
Le Procès", film d'Orson Welles
Coucou, me re-voilou.
Voilà deux semaines que j'ai repris les cours. Est-ce dur? Non. Je dirais que, disposant de 4 jours de week-end chaque semaine, j'ai connu situation plus délicate.
Ce qui est dur, c'est de retrouver, après un an passé à l'étranger, une foule de choses qui n'ont pas changé. Comme si, parce qu'on a soi-même évolué, on s'était attendu à ce que tout autour de nous en ait fait de même. En fait, on se serait attendu à n'importe quoi; la France plongée dans une sanglante guerre civile, l'IEP complètement écroulé (et vu l'état des locaux, ça n'aurait pas surpris grand monde), Sarkozy assassiné et les étudiants en Droit militants pour l'Aget. Vraiment, on aurait pu tout gober, tout avaler, on aurait accepté n'importe quelle transformation sans pour autant remettre en question notre intégrité mentale.
Ce qui est plus difficile à accepter en revanche, c'est de re-fréquenter les lieux qu'on fréquentait déjà « avant », de faire les mêmes parcours et les mêmes chemins, d'entrer dans les mêmes amphithéâtres dégradés et de nous rasseoir aux mêmes places pour écouter discourir les mêmes profs; d'intégrer la même cité universitaire et de retrouver, geste par geste, d'anciennes habitudes comme si tout ce qu'on avait vécu entre deux années n'avait été qu'un trou, un coma, une parenthèse. C'est dans ces moments-là qu'on se sent devenir fou. Lorsqu'on entre dans le même casino pour acheter les mêmes produits, et que la femme qui tient la caisse n'a pas changé, pas même pris une ride; son chignon de cheveux noirs penche toujours de travers et elle nous rend la monnaie avec le même regard vide. Elle allonge le bras pour ajuster une mèche de cheveux; on part un an à l'étranger et lorsqu'on revient, son geste un temps suspendu ne fait que retomber. A croire que partir un an et revenir ensuite, c'est comme cligner des yeux.
En ce qui me concerne, j'ai quitté la France bien avant d'intégrer l'IEP ; je pense n'en avoir jamais parlé sur ce blog mais j'ai vécu deux ans en Irlande avant de poursuivre mes études en France. Déjà à l'époque, je m'en souviens, le retour avait été rude. Après deux années passées en famille d'accueil (trois familles au total, dont une obèse alcoolique qui m'a beaucoup marqué), il avait été particulièrement compliqué de réintégrer ma famille. Sous-entendu la vraie. Celle qu'on ne choisit pas. La biologique. Retrouver ma place auprès de mes s½urs et reconsidérer mes parents comme... des parents, qui ont un droit de regard sur ce que je fais et où je vais.
A dire vrai, je n'y ai jamais réussi; mes rapports avec mes s½urs n'ont plus jamais été les mêmes et les engueulades de mes parents me font autant d'effet que du café déca. Pour ma famille et pour moi, il y aura toujours un avant et un après ma vie en Irlande.
Ceci dit, les difficultés d'alors posées par mon retour n'étaient pas les mêmes; je ne dis pas qu'elles étaient moindres. Elles étaient différentes, c'est tout. J'ai quitté la France à l'âge du lycée, mineure et sans diplôme. J'y suis revenue majeure avec le bac. Je n'ai donc jamais eu à réintégrer les mêmes locaux, ni à fréquenter exactement les mêmes gens, ni même à revivre avec mes parents dans le même village. Je quittais donc l'Irlande, certes, mais je venais en France pour construire quelque chose de nouveau.
J'avais changé, je le savais, et j'étais bien décidée à le faire savoir; ainsi les proches qui ont sciemment occulté mes deux années de liberté, liberté chérie, et qui se sont comportés comme si ce qui était à l'époque les deux plus belles années de ma vie n'avaient été qu'un leurre, je me suis définitivement brouillée avec eux. On m'accepte avec mon passé, ou on ne me parle pas. Heureusement, ils étaient peu nombreux. Malheureusement, ils me touchaient de près.
L'estime de soi exige des sacrifices.
C'est en cela que la situation est différente aujourd'hui: je quitte le Cambodge, un passé qui m'est cher, mais ne fonde rien de neuf. Je reprends juste le fil de ma vie là où je l'avais laissé en partant. Et je vois les gens de mon année reprendre également le leur et continuer tranquilou à dérouler leur pelote.
Ma routine est donc retrouvée, et pour le moment je ne vois pas motif à m'en réjouir; cependant, il y a une nuance d'avec ma vie d'avant. La même nuance qui existe entre la brise et la bise. Ça reste toujours du vent, mais sa force change, son intensité s'accroît.
Il y a Samol, héros des aventures précédemment comptées, qui même absent, demeure. Deux jours ne se passent pas sans que je l'ai au téléphone. Comment paie-t-il sa facture ? La vie a ses mystères.
Et comme j'ai beaucoup parlé de lui, il me semble justifié de vous transmettre de ses nouvelles.
Il y a quelques mois, il a passé son bac avec succès (enfin le diplôme qui, là-bas, s'en approche). Contrairement à son projet de départ, il n'a pas intégré l'université: il a préféré s'acheter un tuk-tuk pour poursuivre son boulot de guide, et s'est associé avec un hôtel. Il apprend le Français car son rêve est de faire ses études en France ; ceci afin d'obtenir des diplômes valables dans n'importe quel pays. Je pense qu'il a peu de chances d'y parvenir, mais Samol entretient assez d'espoir pour deux.
Evidemment, n'ayant jamais entendu parlé ni d'Hortefeux, ni de Besson, il ignore tout du racisme de notre gouvernement, et même si j'ai tenté de lui expliquer combien il est facile de se retrouver en situation irrégulière en France et comment les étrangers sont traités dans ces cas-là (comme des délinquants de la pire espèce, je vous le dis pour l'avoir vu), mes paroles ne l'ont pas ému. Que voulez-vous: pour lui, la France est un pays riche où les droits de l'homme sont respectés. J'en viens presque à espérer qu'il ne franchisse jamais la frontière de notre si beau pays, afin qu'il puisse, en toute bonne conscience, entretenir ses illusions.
Mais il m'a demandé de l'aider dans ses démarches. Et bien sûr, j'ai accepté.
Où faut-il aller pour régulariser sa situation, lorsqu'on est un étranger séjournant en France?
A la Préfecture.
Jouant le rôle de l'étrangère, j'y suis donc allée.
Je ne pense pas que Kafka ait visité la Préfecture de la Haute-Garonne avant d'écrire une de ses ½uvres les plus connues, Le Procès, mais franchement, il aurait pu. J'aurais bien vu l'adaptation cinématographique d'Orson Welles avec Anthony Perkins et Romy Schneider tournée dedans. Mais si, allons, Le Procès, bande de bac S et ES! Der Process en Allemand, ce qui signifie aussi «le processus»: l'histoire de ce type appelé M. K qui se fait arrêté par les flics un beau matin, sans savoir pourquoi. Et tout au long du livre, il cherche à comprendre pourquoi il est coupable ainsi que les motifs de son arrestation. Au final, il meurt exécuté comme un con, sans n'avoir rien compris à son histoire. L'aspect philosophique du truc, si vous voulez, c'est de tenter d'expliquer pourquoi, souvent, dans la vie, on se sent coupable sans être fautif, et pressurisé par un pouvoir invisible et haut placé, un Etat tentaculaire et dictatorial qui broie l'homme et le noie.
La Préfecture de la Haute-Garonne, c'est un peu ça.
Déjà, elle est super bien située: rue Saint-Anne, pas loin de l'énorme Monument aux Héros morts pour la France. Il paraît qu'on érige ce genre d'édifice colossal pour s'en souvenir, mais franchement, qui prend le temps de lire tous les noms qui y sont inscrits? Je veux dire, mis à part le 14 juillet? Et il y en a tellement! Les morts de la guerre de 14-18 qui, comme elle était la « der des der » a aussitôt été suivie de celle de 39-45: or, comme il restait de la place sur le marbre et que tous ces espaces vides (si peu nombreux, pourtant) ne faisaient pas joli, on a clôturé avec deux autres guerres: l'Indochine et l'Algérie, afin sans doute que les murs de l'édifice soient ornés d'inscription de tous les côtés. Souci d'esthétisme, vous comprenez. Prions pour que les pouvoirs publics n'y trouvent plus d'espaces blancs à remplir!
(ça y est, il y a une chanson d'Eddy Mitchell qui me trotte dans la tête. Ce qui n'a strictement rien à voir avec ce qui nous occupe, je vous l'accorde.)
Pour se rendre à la Préfecture, donc, il faut passer à côté du Monument A Nos Héros (et franchement, là où ils sont, être des héros leur fait une belle jambe). Je suis peut-être naïve, mais si j'incarnais l'Etat français (et ça ne saurait tarder), j'aurais carrément honte de tous ces gens tués pour la nation. Mais en France, non, on le revendique. On exhibe nos morts comme une fierté, et plutôt que qualifier nos politiques d'assassins, on fait passer leurs victimes pour des héros.
Comme un caddy d'grande surface,
quand j'sers plus tu m'laisses sur place
J'suis comme un objet trouvé
Que t'oublies de réclamer...(Eddy, ta gueule!)
La Préfecture, on y arrive, n'ouvre qu'à 9 heures, mais à 8h30 il y a déjà du monde. Des étrangers, surtout, qui attendent l'ouverture des portes à la queue leu leu. On s'aperçoit de suite que la plupart sont habitués à se trouver là; ils discutent patiemment, confiants en la bonne volonté de l'administration française. Tandis que moi, je trépigne. Et je pense à M. K qui, à chacune de ses démarches pour prouver son innocence devant l'administration et la justice, devait attendre son tour. Je trépigne encore plus lorsque je m'aperçois qu'à 9h10, les portes ne sont toujours pas ouvertes. Non mais pour qui (ou quoi) nous prend-on? Un horaire est un horaire et 9h, ça n'est pas 9h10. Surtout lorsqu'il y a une foule de gens qui attendent dehors. Surtout lorsqu'on incarne l'Etat Français. Même pas fichus de faire preuve de rigueur et de droiture. Quelle honte!
... faut investir dans l'looser,
Ça peut prendre de la valeur...
Enfin, les portes s'ouvrent, et la file jusque là bien formée se décompose et pénètre en vrac dans le grand hall d'entrée. Alors lorsqu'on entre, on voit des panneaux dont la flèche pointe à gauche, des panneaux dont la flèche pointe à droite, d'autres dont la flèche pointe vers le fond, un guichet et derrière une guichetière qui ne s'assoit jamais et qui contemple les gens aux figures exotiques qui lui posent des question d'un air de lointaine commisération, du genre « toi t'es bon pour le prochain charter. » Pas très sympathique, en somme, mais c'est peut-être la fonction qui veut ça, je ne sais pas.
Comme un produit d'grande surface,
Périmé, je cède la place,
J'suis offert, parachuté,
Aux pays sous-développés...
Est-ce que l'Etat Français qui ouvre avec 10 minutes de retard ses portes aux gens qui ont foi en lui peut être incarné par un sourire? Je me le demande.
Sont présents également les distributeurs de tickets qui nous exhortent à la patience en nous assurant que:
1°) Nous avons pioché le numéro 481
2°) Il n'y a que 54 personnes devant nous
C'est alors que, profitant de cet instant de recueillement qui nous est offert, nous contemplons avec des yeux ronds les affiches clouées aux murs de la Préfecture sur lesquelles on peut lire «l'Etat tout près de chez vous» sans savoir ce qu'est censé provoquer en nous ce slogan: sécurité ou terreur?
Dans le doute, une seule certitude: les publicitaires se sont loupés!
Faut m'donner!! De quoi rêver!!
J'suis pas un légume surgelé
Ni assistéééee...
Une employée passe dans la rangée des immigrés (la mienne), pour que nous lui expliquions en termes clairs ce que nous foutons là.
Arrivée à mon tour, elle me lance un regard terne qui trahit un désintérêt total.
-Vous êtes là pour une extension de séjour...
C'est plus une assertion qu'une question, et malgré moi je souris. Mon séjour légal en zone française est à durée illimitée et cette attente interminable n'est pas pour moi, ce qui étrangement la rend plus supportable. Cette attente, je l'ai choisie. Je peux déserter les lieux sur le champ sans que cela n'affecte ma situation personnelle.
Et je me rends compte que ma chance est inouïe comparée à celle de tous ces gens qui piétinent. Mais qu'ai-je fait pour disposer d'un tel privilège par rapport à eux, obligés de renouveler leur titre de séjour jusqu'à plus soif, sans cesse préoccupés par la peur de laisser passer la date de validité (aucun courrier n'étant envoyé pour la leur rappeler). Et alors là, mon Dieu! Si la date est passée ne serait-ce que d'un jour... c'est la descente de police matraques au poing et menottes dans les poches...
Qu'ai-je fait, donc, pour mériter pareil privilège?
Je suis née à Marseille.
Ça aide.
Je suis privilégiée, et je n'y suis pour rien.
Et je me sens un peu coupable sans trop savoir pourquoi. Comme M. K.
Faut m'donner!! De quoi rêver!!
J'ai droit à ma part de bonheur
J'ai des goûts simples, j'aime que le meilleur...
M'essayer veut pas dire m'adopter!
Histoire de ne pas user mes os en pareils lieux, je rappelle l'employée:
-Je suis Française. Je viens pour un ami qui voudrait venir en France, et pour connaître les démarches à suivre...
Et pour faire bonne figure, je lui affiche mon plus beau sourire orné de mon plus beau rouge-à-lèvres, ce qui fait beaucoup de belles choses à la fois.
La femme me regarde un moment sans rien dire, comme si la situation était particulièrement burlesque.
Devant son attitude figée, j'ai hésité:
Ai-je dit «Bonjour, je me présente, agent ZX1022 mandaté par la planète Zörg pour enquêter sur les us et coutumes des sociétés terriennes. J'aimerais savoir quelle est cette manie que vous avez, dans tous les pays de cette planète, à demander aux gens de brandir des petits morceaux de papiers pour pouvoir circuler sur cette Terre qui est aussi la leur? Votre réponse sera transcrite en Zörgien puis incluse dans un rapport que je soumettrai à mon supérieur hiérarchique, le commandant ZX3447. Merci pour votre collaboration. Terminé.»
Ai-je dit: « Les mains en l'air, que personne ne sorte et que personne ne bouge! (cris de terreur en bruits de fond) Ceci est un hold-up, bande de glands cravatés! Mais comme j'suis pas une naze et que j'sais qu'les caisses de l'Etat sont vides, comme dit le nain, là... ben j'vais pas vous demander d'la tune, quoi! Non, tout c'qu'je veux, c'est un passeport avec un visa dedans, et un permis de séjour pour 10 ans! Bouge tes fesses, gonzesse, j'veux ça en vitesse! Et le premier qui chiale, j'le bute! Parce que ça fait des années que vous nous empêchez d'aller où l'on kifferait d'être, et d'accueillir nos chums noirs ou bridés chez nous! Vous nous confisquez tous les jours le droit le plus élémentaire: celui d'aller où l'on veut et d'être avec ceux qu'on aime! Et c'est pas un crime de voler les voleurs, alors si vous appelez la police, autant que vos potes les keufs ne fassent pas le trajet pour rien... j'bute tout l'monde! »
Non, non, je suis restée très smart, je trouve.
Enfin, la femme a daigné me répondre:
-Il viendrait en qualité de quoi?
-Etudiant.
Et bla bla paperasses. Et bla bla inscriptions. Et bla bla Consulat.
Je suis sortie de là, mon thermomètre moral interne affichant moins quelque chose. Mais plus tard au téléphone, Samol ne se démonte pas: « ne t'inquiètes pas, je vais faire tout ça. »
Ou alors, lorsque je retournerai au Cambodge l'été prochain, c'est moi qui resterai là-bas. J'y crois à peine, mais bon...
Faut m'donner!! De quoi rêver!!